Les « sans-dents »... Il aura suffi que Valérie Trierweiler cite cette expression pour que la France entière s'en empare.

Deux dents dehors

De Jean-Luc Mélenchon à Ludovine de la Rochère, en passant par l'UMP ou le Front National, tout le monde veut se revendiquer de ces fameux sans-dents, démontrant une fois encore que le ridicule ne tue pas, et que tout est bon pour se faire remarquer. Mais à qui fait-elle référence, cette expression ?

Les pauvres ne manquent déjà pas de sympathiques et affectueux surnoms, sans qu'il soit besoin d'aller chercher une formule aussi alambiquée. Le Président – ou plutôt son ex-compagne – aurait tout aussi bien pu évoquer les va-nu-pieds, les crève-la-faim, ou pourquoi pas les pue-la-sueur voire les culs-terreux ?

Certes, ces deux dernières expressions désignent surtout le prolétaire et le paysan, mais elles n'en demeurent pas moins, dans leur dimension péjorative, l'expression du mépris d'une classe sociale dominante, aisée et urbaine – pour ne pas dire parisienne – à l'égard d'une classe sociale déconsidérée, voire dominée.

Bon sans mais c'est bien sûr

Pourquoi les « sans-dents » ? Il est vrai que, de nos jours, le « sans » ne cesse de couler sous la plume des politiques et de leurs techniciens attitrés. L'expression « sans domicile fixe » ou SDF s'est largement généralisée dans les années 80 et 90, avant d'être supplantée dans le cœur des associations par le terme plus généraliste de « sans logis », plus proche d'une réalité sociologique qui veut que bien des personnes n'ayant pas de toit n'en sont pas pour autant des vagabonds, et privilégient des points d'ancrage fixes, aussi précaires soient-ils.

Citons encore les « sans-grades », terme clamé par Jean-Marie Le Pen au cours d'un discours de 2007 et qui sera repris par sa fille en 2012. « Nous les petits, les obscurs, les sans-grade », une formule directement extraite de L'Aiglon d'Edmond Rostand. On s'étonnera, étant donné les prolixes rodomontades verbales que les Lepen père et fille ne cessent d'étaler à longueur de tribunes, qu'ils n'aient pas plutôt choisi de s'inspirer de Cyrano de Bergerac.

Et n'oublions pas de mentionner les « sans-culottes » dont ne cesse, à l'autre bout de l'échiquier politique, de se revendiquer Jean-Luc Mélenchon. Se démarquant des bourgeois et des nobles en portant des pantalons à rayures blanches et bleues, ces révolutionnaires s'étaient vu qualifiés par ce sobriquet méprisant qui fait aujourd'hui la fierté de celui qui s'en affuble. Métaphoriquement seulement, bien sûr, car on n'a pas encore vu l'ancien candidat du Front de Gauche se déguiser en Obélix coiffé d'un bonnet phrygien.

La dent dure

Mais les « sans-dents » ? Outre les nombreux jeux de mots qu'offre la formule – à commencer par le « condescendant » signé, là encore, Mélenchon –, on ne peut que s'interroger sur son sens profond. Fait-elle référence à la carence en soins dentaires dont peuvent souffrir les plus démunis ? Il est vrai que, pour certains, trouver un dentiste acceptant un patient à la CMU relève d'un tel parcours du combattant que la dent malheureuse a amplement le temps de se déchausser et de mourir de sa belle mort. Présenté comme le père spirituel de François Hollande, Henri Queuille ne disait-il pas qu'« il n'est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ? » La dentition ne fait pas exception à cette sage maxime.

On notera par ailleurs que l'UJCD, syndicat représentant les chirurgiens-dentistes, a officiellement protesté contre l'emploi de cette expression, « choqués par le trait d'humour prêté au Président de la République » et n'acceptant pas d'être « tenus responsables d'une situation qu'ils combattent au quotidien », avant d'appeler François Hollande a « rendre le sourire aux Français ». Espérons que le Président ne leur répondra pas qu'ils lui cassent les pieds, à moins de vouloir s'attirer en sus l'ire de la FNP, la Fédération Nationale des Podologues.

À pleines dents

Faut-il autrement voir dans cette étrange expression le retour d'un amalgame entre le pauvre et l'oisif, que la récente formule « travailleur pauvre » illustre à elle seule ? Les lecteurs cruciverbistes savent déjà que la définition « édenté » pour un mot de deux ou quatre cases désigne l'aï ou l'unau, autrement dit le paresseux, mammifère de la famille des édentés.

Il convient toutefois de se méfier : indolent d'apparence, le paresseux demeure un animal sauvage dont les longues griffes peuvent s'avérer fort dangereuse pour qui le taquine d'un peu trop près. Ajoutons que cet aimable bradype a pour habitude de se suspendre aux branches la tête en bas, ce qui nous amène à considérer que vraiment, un Président de gauche insultant les pauvres, ce serait le monde à l'envers.

Reste à savoir si le Président a bel et bien prononcé ces paroles. Personne ne semble en effet remarquer que c'est l'ex-Première Dame qui, pour le moment, est seule à avoir utilisé cette expression. Rien ne prouve que François Hollande l'ait effectivement employée, et rien ne le prouvera sauf un aveu authentifié de sa part ou la mise en ligne d'une bande sonore accusatrice sur le site de Mediapart.

Ségolène Royal, qui n'est pas en reste en terme de rancune sentimentale à l'égard de François Hollande, a jugé que telle accusation relevait du « n'importe quoi » et François Bayrou a, de son côté, précisé qu'il n'avait jamais observé pareille attitude de la part du chef de l'État. Quant au principal intéressé, il nie farouchement, mais le contraire aurait été étonnant, toute forme de mépris, affirmant avoir toujours été « au service des plus pauvres ».

Peut-être aurait-il dû, pour mieux conclure son message d'affection et de dévouement, citer Albert Cohen qui écrivait dans Le Livre de ma mère :

« Édentés ou non, forts ou faibles, jeunes ou vieux, nos mères nous aiment »

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