Précaire, précarité, des mots que l'on entend souvent, trop peut-être ?

Liberté, égalité, précarité

« La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette règle ? » se demandait benoîtement Laurence Parisot en 2010. Une maxime qu'elle oublia de s'appliquer à elle-même début 2013, en prétendant briguer un troisième mandat à la tête du MEDEF quand les statuts mêmes du syndicat des patrons le lui interdisaient.

Sujette à toutes les railleries et confrontée au rejet de sa base, la célèbre militante du droit des patrons à disposer de leurs salariés comme d'eux-mêmes n'eut pas d'autre choix que de quitter son poste et l'aura médiatique qui l'entoure. La précarité venait de faire une nouvelle victime. Celle-ci ne compte cependant pas parmi les plus à plaindre.

On entend beaucoup parler de la précarité, le mot s'est imposé dans les éléments de langage des journalistes ou des commentateurs ces dernières années, et la manière dont l'emploi même de ce terme a évolué en dit long sur ce qu'est devenue notre société par temps de crise(s).

Ainsi, s'il était auparavant question de « précarité de l'emploi » ou de « précarité de l'amour », on ne parle plus aujourd'hui que de « précarité » tout court. Le mot se suffit donc à lui-même. Chômeurs, titulaires des minimas sociaux ou sans-abris sont en « situation de précarité ». La précarité désignant initialement la fragilité ou l'incertitude, il est inquiétant que le mot puisse être utilisé pour résumer tout un cadre de vie, susceptible donc à tout moment de basculer.

Précaires des brumes

Il en va de même pour l'adjectif « précaire » qui, lui, a même changé de catégorie grammaticale en devenant un nom commun. Il y avait l'emploi ou la santé précaires, il y aujourd'hui « les » précaires. Un terme qui englobe environ tout ce qui vit en-dessous du seuil de pauvreté, nécessairement menacé de sombrer.

Ne sous-estimons pas la portée d'un tel revirement syntaxique : dans son obsession du politiquement correct et la novlangue qui en découle, les médias ont su remplacer l’infamant « pauvre » par le plus présentable « précaire ». Le mot a quelque chose de sérieux, presque de médical. Mais il ne veut simplement pas dire la même chose. Une personne pauvre vit-elle nécessairement dans une constante fragilité qui justifie qu'on la qualifie de « précaire » ? Un titulaire du RSA vit-il forcément sur le fil du rasoir pour que l'on puisse parler de « précarité » ?

Comme souvent, à trop vouloir ménager des susceptibilités qui ne leur avaient d'ailleurs rien demandé, d'aucuns remplacent un mot parfaitement limpide par un autre qui, dévié de son sens premier, ne fait que stigmatiser encore plus ceux qu'il désigne. Ce sont toujours les autres qui pavent l'Enfer de bonnes intentions.

Parisot la sortie

Bien entendu, le mot « précaire » désigne également une réalité. Celle de l'emploi précaire est probablement la plus brûlante d'un point de vue social. La phrase de Laurence Parisot citée plus haut ne manqua pas de soulever l'indignation tant elle relève d'un cynisme pour le moins étonnant dans la bouche d'une femme qui faisait par ailleurs tout pour se démarquer de l'image de son prédécesseur, le charmant Ernest-Antoine Seillière, baron perché dans les hautes sphères de l'indécence caractérisée.

Pourquoi une telle levée de boucliers face à la phrase de la patronne du MEDEF ? D'abord parce qu'elle met en avant l'aplomb d'un certain patronat qui s'acharne tellement à assouplir les droits au licenciement qu'on se demande l'idée qu'ils se font d'une entreprise. Ceux-là même qui, pour répondre aux critiques dont ils sont l'objet, ne cessent de rappeler qu'ils créent des emplois militent activement pour avoir le droit d'en détruire. Le paradoxe a de quoi faire sourire.

Ensuite, parce que Laurence Parisot mettait sur le même plan des éléments qui n'ont rien à voir. Et l'on retombe ici sur le champ sémantique : si la « précarité » de l'amour ou de la santé désigne une réalité existentielle et fait référence à la fragilité de l'existence, la « précarité » du travail fait pour sa part référence à une réalité sociale que des lois peuvent tenter de réguler, en interdisant par exemple les licenciements abusifs, qu'ils soient de nature discriminatoires ou « boursiers ».

Enfin, parce que la notion d'emploi « précaire » ne désigne pas seulement les emplois que l'on serait susceptible de perdre à tout moment ou qui n'offrent pas de perspectives d'enracinement professionnel à long terme. Elle désigne aussi cette classe dite des « travailleurs pauvres », pour qui l'emploi n'est plus un facteur de sortie de la précarité. Un phénomène tellement envahissant que certains sociologues, certes clairement marqués à gauche, ont mélangé « précarité » et « prolétariat » pour inventer le terme de « précariat ».

Ça n'arrive qu'aux apôtres

Mais au fait, d'où viennent-ils ces mots, « précaires » et « précarité » ? C'est dans le latin qu'il faut aller chercher la source, et plus précisément le mot « precarius » qui signifiait... « obtenu par la prière ». La dévotion étant rarement gage d'accomplissement de ses souhaits, le mot ne tarda pas à désigner quelque chose de profondément incertain.

On peut dés lors s'interroger sur les déclarations de nombre de responsables politiques qui appellent à longueur de micros à lutter contre la précarité sans rarement se donner les moyens de le faire, ni avancer des propositions répondant réellement aux exigences de notre temps. Est-il bien raisonnable, lorsque l'on parle de prières sans retour, de ne se contenter que de quelques vœux pieux ?

Et si nos « précaires » sont d'éternels prieurs déçus dont la flamme des cierges vacille, on peut craindre qu'ils ne soient plus en mesure de croire aux miracles et qu'ils ne sachent plus, les pauvres, à quel saint se vouer.

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