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« Salaire », un mot que tout le monde connaît et derrière lequel se cache une foule de synonymes qui, tout en voulant dire la même chose, soulèvent pourtant des réalités bien différentes...

Salaire et mauvais temps

Ceux qui ressentent le travail comme une condamnation aux mines de sel seront sans doute heureux de savoir que l'étymologie leur donne raison. Le mot « salaire » vient directement du latin « salarium », désignant initialement la ration de sel destinée aux soldats romains, puis la somme d'argent versée aux travailleurs pour que ceux-ci puissent s'acheter du sel.

Pourquoi du sel ? Parce qu'en cette époque, celui-ci était indispensable à la conservation des aliments et représentait pour tous les peuples une denrée essentielle, dont le commerce était particulièrement réglementée afin d'éviter spéculations ou pénuries.

Alors que le sel est aujourd'hui perçu comme le pire ennemi des limaces et de notre santé cardiovasculaire, il est donc intéressant de se souvenir de son importance stratégique, du rôle qu'il a joué notamment dans l'expansion de l'Empire Romain, et de son poids au sein de la vie quotidienne de nos lointains aïeux. Une importance telle que le terme demeure dans notre vocabulaire.

Le champ d'honneur

Ce n'est pourtant pas la concurrence qui manque. Dès lors qu'il est question de paye, la quantité de synonymes ou de termes avoisinants a de quoi donner le tournis. Flaubert ne manqua pas de le souligner dans son Dictionnaire des idées reçues, indiquant pour l'entrée « Argent » : « Les ministres le nomment traitement, les notaires émoluments, les médecins honoraires, les employés appointements, les ouvriers salaire, les domestiques gages. »

Tout est en effet bien souvent question de classe sociale et de prestige de la profession. Ainsi, les « honoraires » que perçoivent médecins et avocats, et que Voltaire moquait déjà dans son Dictionnaire philosophique : « Pour honorer une profession au-dessus des arts mécaniques, on donne à un homme de cette profession, un honoraire, au lieu de salaire et de gages qui offenseraient son amour-propre. » Le terme s'emploie depuis au pluriel, signe sans doute de l'augmentation des tarifs des praticiens.

Ironie mise à part, l'augmentation est souvent bien réelle. On constatera en tout cas que les médecins ont beaucoup moins de difficultés à obtenir des gouvernements des « revalorisations de leurs honoraires » que les ouvriers de leurs employeurs des « augmentations de salaire ». Il est naturellement facile de moquer le médecin, et de mettre de côté la charge de travail des généralistes ou des urgentistes. Mais comment ne pas sourire lorsque Jean Delacour se demande : « pourquoi certains chirurgiens anesthésient-ils avant l'opération plutôt qu'au moment de présenter leurs honoraires ? »

Mauvais traitements ou sévices publics ?

Autre catégorie socioprofessionnelle qui peine à voir sa rémunération augmenter, les fonctionnaires perçoivent un « traitement ». Sans doute est-ce la raison pour laquelle tant d'entre-eux se considèrent maltraités. Terme générique par excellence, le traitement désigne autant le salaire du fonctionnaire que la guérison d'une maladie ou l'exploitation d'une forêt, ce qui ne pourra que ravir les adversaires acharnés de la fonction publique.

Il est difficile de revenir aux sources d'un mot aussi complexe sémantiquement sans se heurter, en fin de compte, à des définitions se mordant la queue ou se renvoyant des synonymes à la figure. On constatera en tout cas que le traitement est souvent affilié aux appointements, terme nettement plus désuet. « Appointement » signifiant étymologiquement l'action de tailler en pointe, on demeure en tout cas dans le domaine de la maltraitance...

Le clown blanc comme un cachet d'aspirine

Oublié par Flaubert, il faut encore mentionner le « cachet », terme bien flou une fois de plus et uniquement dévolu au monde du spectacle. Au même titre que « traitement », le mot « cachet » fait preuve d'une polysémie désespérante pour l'étymologiste amateur. Il est ici question de cartes sur lesquelles on apposait un cachet (soit l'ancêtre du tampon) pour comptabiliser combien de fois une personne avait fait quelque chose, dans le cadre par exemple d'un abonnement.

Il convient de noter que le mot procède de deux associations de type métonymiques. La métonymie est une figure de style (plus précisément : un trope) qui relie dans le langage la partie à un tout. Par exemple : une bonne bouteille pour parler d'un bon vin, ou une voile pour désigner un bateau. Ainsi, le cachet a fini par désigner également la carte sur laquelle il était apposée, avant de signifier la rétribution de l'artiste en fonction des informations de cette même carte.

Voilà qui permet de nous rendre compte combien la question de la rémunération de l'artiste n'a jamais été simple. Il est toujours mal vu, le comédien ou le musicien qui prétend follement pouvoir être rétribué pour ses performances. Dans ce contexte précis, le mot « cachet » peut même prendre d'étonnantes teintes péjoratives, lorsqu'il est par exemple question de « courir le cachet », voire de « cachetonner ». La vulgarité de l'artiste refusant de mourir de faim est en effet insondable.

Le statut d'intermittent du spectacle tente depuis quelques années, ce qui est louable, d'offrir un cadre réglementé et respectueux pour ce qui concerne la paye de l'artiste de spectacle vivant. Mais la complexité de ce même statut est tel que l'on comprend pourquoi tant d'artistes éprouvent à la fin de leur journée l'envie d'avaler un bon cachet.

« L'argent ne fait pas le bonheur des pauvres »

On le comprend : ce n'est pas demain qu'un seul et même terme désignera la paye que chacun perçoit en récompense de ses activités. Les distinctions, parfois subtiles, relèvent autant de l'héritage historique, du jargon professionnel que du désir d'appartenance à une certaine classe sociale.

Si chacun s'accorde à dire que tout travail mérite salaire, la question de l'argent demeure complexe au sein de notre société, et il n'est rien d'étonnant à ce que la langue française le traduise à travers tant de circonvolutions lexicographiques, que nous n'avons d'ailleurs fait qu'effleurer, sans mentionner les émoluments, le pourboire, l'enveloppe, le parachute doré, et cette étrange locution qui fait fureur dans les médias, le « pouvoir d'achat » qui fit en son temps beaucoup rire .

Et s'il faut conclure sur une note moins triviale, sans doute est-il préférable de laisser au poète, en l'occurrence Jacques Prévert, le soin de jouer avec ses propres mots :

« Moi, fonctionnaire de la vie, je touche mon salaire et de jour et de nuit ;
l'heure me paie, les années me ruinent et déjà me remercient.
»