« Le travail, c'est la santé » nous dit le dicton populaire, et aujourd'hui dans les médias ou les discours le travail se voit également paré de toutes les vertus. N'entend-on pas parler tout le temps de la « dignité dans le travail », ou encore de la « valeur travail », formule issue de la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy et aujourd'hui reprise à droite comme à gauche ?

Prenons le temps de nous pencher sur le mot « travail ». L'étymologie est une science qui peut apporter beaucoup pour la compréhension de notre propre langue, et qui s'avère aussi très efficace pour remettre les choses à leur juste place.

Travail vient du latin populaire tripoliãre, qui signifie « torturer avec le tripalium ». Le tripalium était un instrument de torture antique constitué de trois poutres sur lesquelles on attachait les esclaves rebelles. Une forme de crucifixion sur une croix en forme de X, qui peut également faire penser au supplice de l'écartèlement. Bref, une pratique charmante d'immobilisation et de torture dont le nom allait nous donner quelques siècles plus tard le mot « travail ». A noter que le mot partage son étymologie avec, par exemple, le verbe « entraver ».

Souffrir en travaillant

Jusqu'au XVIIème siècle, « travailler » signifiait donc « tourmenter » et « souffrir ». Un sens que l'on retrouve toujours dans notre langage contemporain, lorsque l'on parle par exemple des muscles qui « travaillent » ou que l'on définit l'accouchement comme un « travail ». Mais, dans les deux cas, n'avons-nous pas oublié que ce mot s'emploie ici pour désigner la douleur et la souffrance, et non le processus de création ou de réalisation ?

Quant au mot « travailleur », il signifiait « celui qui tourmente ». Bref, le travailleur était alors le bourreau, le tortionnaire. De toute évidence, la lexicographie marxiste n'était pas encore passé par là !

Nous sommes loin de la vision imposée du « travail » telle qu'elle existe aujourd'hui. Il semble devenu impossible de mettre en avant la dimension de souffrance ou d'immobilisation que présuppose un travail, et qui résidait donc dans son sens initial. C'est probablement la raison pour laquelle le nombre d'inspecteurs du travail est dans ce pays si restreint, et tend encore à diminuer. Pourquoi contrôler ce qui ne saurait qu'être bénéfique ? Les suicidés de France Telecom ou de Renault ne peuvent qu'en témoigner.

L'avaleur travail

Évidemment, on ne peut reprocher aux politiciens ainsi qu'aux médias de valoriser ainsi le travail lorsque tant de gens sont sans emploi et que le chômage apparaît comme un fléau national, plongeant un nombre extraordinaire de familles dans la pauvreté. Mais doit-on pour autant oublier la phrase de Coluche, qui déclarait : « on dit que trois millions de gens réclament du travail. C'est pas vrai : de l'argent leur suffirait ! » ?

Doit-on omettre que beaucoup veulent travailler non pas pour la beauté du geste, mais pour le salaire qui accompagne l'activité professionnelle ? A force de magnifier le travail, voire de le sublimer, ne crée-t-on pas une illusion collective qui amène des salariés à accepter des conditions professionnelles de plus en plus dégradées, tant au niveau des horaires que des salaires, au nom de la « dignité », de la grandeur du travail ?

Évidemment désœuvrés, les intellectuels et les artistes n'ont eu de cesse de fustiger le travail. On connaît le fameux dicton : « l'homme n'est pas fait pour le travail, la preuve en est que cela le fatigue » attribué à Voltaire ou à Marcel Pagnol selon les cas. On peut également penser à Boris Vian qui écrit, dans L’Écume des jours, que le travail « rabaisse l'homme à l'état de machine ». Quelques années plus tard, Yves Robert allait réaliser un éloge de la paresse avec son Alexandre le bienheureux, inspiré sans doute par la maxime d'Alphonse Allais qui recommandait : « ne remets pas à demain ce que tu peux faire après-demain ! »

L'unanimité sans voix

Critiquer le travail n'a rien de nouveau. En 1880, Paul Lafargue publiait son Droit à la paresse qui, déjà, contestait la « valeur travail » et écrivait dans son introduction : « une étrange folie possède les classes ouvrières où règne la civilisation capitaliste. (…) Cette folie est l'amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture ».

On le voit à travers ces quelques exemples, le travail a beau être présenté comme une valeur positive dans les discours dominants, sa représentation culturelle est pour sa part loin d'être aussi consensuelle, comme par réaction voire par provocation. Si obtenir un travail est un espoir légitime pour les personnes en situation précaire, et une joie toute naturelle lorsque cela arrive, elles n'en demeurent pas moins sceptiques quant à la valeur intrinsèque du travail, ce que le cinéma, la littérature et l'humour ne manquent pas de relayer.

On se souviendra, pour conclure, du fameux sketch de Fernand Raynaud racontant le discours d'un patron à ses « chers ouvriers » à qui il reproche leur manque d'enthousiasme et les contraint à remplacer le verbe « travailler » par « s'amuser ». « Je m'amuse en deux fois, dit le magasinier. Je m'amuse de huit heures à midi et de deux heures à six heures ». Et une fois arrivé à la retraite, lui demande son patron, que fera-t-il ? « Après ? Hé bien j'irai travailler ! »

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