Ni joli, ni agréable, le mot « expulsion » revient cependant très souvent dans notre actualité, et même beaucoup trop pour certains.

L'instant « t »

Le 29 mars dernier, elles étaient plusieurs centaines de personnes à battre le pavé parisien pour manifester contre la fin de la « trêve hivernale », période idyllique où l'on juge qu'il fait décemment trop froid pour contraindre des gens à dormir dans la rue. Il faut croire que l'été apparaît aux yeux du législateur la saison idéale pour connaître les joies du pavé, motivé il est vrai par la défection des médias sur les questions sociales quand le fait divers d'été (sans jeu de mot) s'impose sur les ondes à la façon du dernier Musso sur les plages.

La banderole déployée par ces manifestants affichait donc un slogan radical, et une faute d'orthographe remarquable : « Halte aux expultions ». La faute d'orthographe est un outil de communication en soi. Le fameux « Omar m'a tuer » n'aurait peut-être pas connu un tel retentissement sans cet infinitif incongru, qui mobilisa nombre d'experts et souleva des interrogations sur l'auteur même du message. Et la « giraffe » aux deux f de Prévert était l'occasion d'un joli petit poème tout empreint d'ironie.

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Faut-il en conclure que les manifestants ont fait exprès de commettre cette faute ? On peut s'interroger sur le fait que tant de personnes aient pu lire une pareille banderole sans relever, avant que celle-ci ne soit déployée en public et exposée dans les médias, la coupable coquille. Si cette éventualité est plus que douteuse, ne sombrons toutefois pas dans le cynisme facile. Inutile de rejoindre les rangs de ceux qui s'offusquent moins de la présence de mendiants sur leurs trottoirs que des fautes de français qui jonchent leurs écriteaux.

Mangez des pommes !

« Expulsion » avec son « s » idoine est un mot assez étrange dans sa forme, qui fait penser aux « pulsions » chères aux psychanalystes et aux « pulsars » qu'affectionnent les astronomes, sans avoir aucun rapport ni avec les unes, ni avec les autres. Signifiant littéralement et très bêtement « pousser dehors », le mot n'a même pas la politesse de signifier autre chose que le sens qu'on lui donne. Mais l'on notera toutefois qu'il s'applique autant aux êtres humains qu'aux fluides corporels dont nous tendons à nous débarrasser dans nos mouchoirs, ou ailleurs, dès que ceux-ci font leur apparition.

De tous temps, il y eut des êtres indésirables que l'on jugea bon d'expulser. Et cela dès les origines puisque, si l'on en croit la Bible, Adam et Ève furent les premiers expulsés de l'histoire de l'humanité. Coupables d'avoir cédé à la tentation et d'avoir croqué le fruit défendu de la connaissance, les voici expulsés du Paradis par le Dieu de l'Ancien Testament qui, pour paraphraser Diderot, « se soucie plus de ses pommes que de ses enfants ».

Naturellement, l'épisode biblique est sujet à interprétations. En bannissant Adam et Ève du Paradis pour les jeter dans un monde hostile, fait de souffrance et d'incertitudes, la Bible métaphorise le sort de chacun à la naissance, expulsé du confort maternel, « hors du charnier natal », et rejoignant la communauté des humains en devenant un être identifié et identifiable. L'expulsion est donc nécessaire, faute d'être agréable, et c'est ici que l'adage professé dans Mon nom est Personne prend tout son sens : « celui qui te met dans la m... ne te veut pas forcément du mal, et celui qui t'en sort ne te veut pas forcément du bien ».

Tout le monde dehors

Faut-il en conclure que l'expulsion est par nature un phénomène positif ? Dans le domaine sociétal, rien n'est moins sûr. La vie des étrangers en situation irrégulière, qu'il s'agisse de ceux qui se cachent de la police, qui travaillent dans des conditions dégradantes sans garantie de sécurité, ou dorment pour certains sur les trottoirs, devant les portes closes des préfectures, ne correspond pas vraiment à l'idée que l'on se fait d'un Éden disparu. Ceux-ci n'en sont pas moins expulsés hors de nos frontières, à une cadence rythmée par les besoins de la communication politique, la côte de popularité d'un ministre de l'Intérieur semblant s'indexer sur le nombre d'expulsions réalisées par mois.

Autres expulsions phares du moment : les camps de Roms, dont les évacuations font fréquemment parler les gazettes, tant cette population semble n'être destinée qu'à résider dans des bidons-villes dont la police les déloge régulièrement en attendant de les retrouver ailleurs, dans un nouveau camp. Il est remarquable dans ce cas que l'on expulse quelqu'un de nulle part pour l'envoyer nulle part, alimentant ainsi des statistiques qui ne cessent de nous annoncer une invasion de Roms quand il s'agit en majorité des mêmes familles passant et repassant plusieurs fois la frontière plusieurs fois par an. « S'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème », veut la logique Shadok. La politique française vis-à-vis des Roms a, elle, inventé la solution qui crée le problème.

Demeurent, toujours sans jeu de mot, les expulsions de locataires. Chaque année, ce sont entre cent mille et cent cinquante mille décisions d'expulsions qui sont rendues par la justice, et environ une dizaine de milliers qui deviennent effectives. Difficile de considérer que toutes ces personnes finalement expulsées sont des locataires de mauvaise foi qui refusent de payer leur loyer en se disant que la loi les protégera jusqu'au bout. La logique de l'expulsion porte en elle quelque chose de terrible : trop pauvre pour payer son loyer, on juge qu'il est préférable que la personne soit mise à la rue, puisque bien souvent l'État, quelles que soient ses obligations, ne peut proposer de solutions aux personnes expulsées. Ainsi, l'on jette la pauvreté dans les bras de la misère et l'expulsé peut, à juste titre, se sentir banni de la société dans laquelle il réside pourtant encore, pressé par certains de se réinsérer quand tout a été mis en place pour qu'il soit désinséré.

Lutter contre cet état de fait, en prenant en compte les droits légitimes des propriétaires autant que le respect dû aux droits de l'homme, semble un objectif qui a beaucoup de mal à passer des discours à la réalité, loi DALO ou pas. Chaque année les chiffres augmentent autant que les difficultés, et les associations et militants ne peuvent qu'espérer, à défaut de la voir venir, une véritable... impulsion.

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