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Autour du mot mobilité se cachent sens et contresens en lien direct avec notre actualité sociale et sociétale.

Mobilis in mobile

Provenant du latin mobilis, lui-même dérivé de movere, la mobilité est étymologiquement une proche cousine de l'émotion, entre le mouvoir et l'émouvoir. En anglais, les deux notions sont même sœurs jumelles à travers le verbe to move, qui peut signifier l'un comme l'autre selon les contextes. Mais pourquoi ce lien si étroit entre le déplacement et l'émotion ?

« Partir c'est mourir un peu, mourir c'est partir beaucoup » disait Alphonse Allais, relayant l'idée ancrée dans l'imagerie populaire que le départ est source d'émotions : joie du voyage ou tristesse des adieux, le départ laisse rarement froid ceux qui y assistent. Il en va de même pour le retour, célébré par Du Bellay dans son fameux Heureux qui comme Ulysse, qui est bien moins une ode au voyage qu'à la fin de celui-ci.

Quant à Lamartine, il s'interrogeait : « objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » On ne prête usuellement une conscience qu'à ce qui bouge, le mot âme provenant lui-même du latin anima. D'où la distinction entre le règne animal, qui s'anime, et le règne végétal, qui végète. Leur seul immobilisme suffit à dénier aux végétaux la capacité à s'émouvoir, et l'on part du principe que l'arbre, quoi qu'il arrive, restera toujours de bois. Des études récentes tendent pourtant à prouver le contraire. Mais s'il est démontré demain que les végétaux ont une forme de conscience, que pourront encore manger les végétariens, si ce n'est du sable ?

Mobil-Homme

Ainsi, le mouvement irait de pair avec l'émotion, il en serait la cause autant que la preuve. Est-ce la raison pour laquelle la mobilité est aujourd'hui tellement mise en avant ? Dans la novlangue politiquement correcte de notre époque, celle qu'aimait tant moquer Desproges, les handicapés en fauteuil sont devenus des « personnes à mobilité réduite », ce qui peut laisser perplexe au regard de la technicité de certains équipements qui, quelquefois, affolent même les rubriques de faits-divers en s'aventurant sur les autoroutes.

Perplexe, on le demeurera également devant la définition légale de la notion de « mobilité réduite » ainsi qu'elle est fixée par le décret du 9 février 2006, reprenant elle-même la « directive 2001/85/CE du Parlement et du Conseil européen du 20 novembre 2001 ». La liste des personnes à mobilité réduite fixée par ce décret comporte en effet autant les handicapés « sensoriels et intellectuels » que les personnes de petite taille, les femmes enceintes ou les « personnes transportant des objets lourds ». Et voici comment sont mis sur un pied d'égalité, si l'on ose dire, le cul-de-jatte et le déménageur de pianos.

Réduite ou pas, la mobilité est l'un des éléments clés de notre société. Quel chef d'entreprise ne fait pas l'apologie de la mobilité dès que l'occasion lui en est donnée ? N'attend-on pas de l'employé, et encore plus du demandeur d'emploi, une mobilité totale et inconditionnelle, autrement dit une capacité à quitter sa ville, sa région, voire son pays, afin de conserver son emploi ou en occuper un nouveau ? Tout se doit aujourd'hui d'être mobile, le téléphone inclus.

La donna è mobile

Chose extraordinaire que les nouvelles règles sociétales : dans un pays qui s'est culturellement inscrit dans la sédentarité, on considère indécent qu'un individu puisse refuser de faire des centaines de kilomètres, et dire au passage adieu à sa famille et ses amis, pour satisfaire aux besoins de sa carrière professionnelle. Mais l'on ne manquera pas pour autant de vilipender le plombier polonais, chez qui la mobilité cesse d'être une vertu pour devenir un vice.

L'on ne manquera pas non plus de manifester le plus grand mépris à l'égard des Gens du voyage, dont le nomadisme heurte nos consciences, malgré nos apologies constantes de la mobilité. Coupables de stationner parmi les champs d'ordure où nous avons l'amabilité de les parquer, on fera toujours du nomade le coupable idéal, à l'image du gendarme des Bijoux de la Castafiore qui perçoit immédiatement le romanichel comme le mobile du crime.

Enfin, la mobilité répond par définition à l'immobilité, plaie supposée de notre temps. On se souvient de la fameuse injonction de Raymond Barre, clamant qu'il faut « mettre un frein à l'immobilisme ». Qu'il s'agisse d'aller vers l'avant ou de revenir en arrière, chacun scande sa volonté de bouger, dans un sens ou dans l'autre, même sans savoir comment ni pourquoi. Combien sont-ils à vanter aveuglément le mouvement, à l'image du maire de La Soupe aux choux brandissant comme un étendard son « expansion économique » ? Après tout, ainsi que l'écrivait Aymon d'Alost, « les esprits mobiles ne sont pas garantis contre les idées fixes ».

Et si l'avenir est dans la pierre, on choisira en terme de construction de se tourner vers l'immeuble, encore qu'il soit possible d'opter une simple location dans un meublé. Mais que l'amoureux de la mobilité n'entreprenne pas de bâtir les fondations de sa maison sur un sol meuble, à moins de vouloir gagner en temps de déplacement entre ses toilettes et sa chambre à coucher. Il conviendra toujours, en fin de compte, de savoir se hâter avec lenteur et de ne pas confondre mobilité et précipitation.