Dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles à la Villeneuve serait évidemment d'un optimisme outrancier. Présenter ce quartier comme un immense coupe-gorge à ciel ouvert est-il intellectuellement plus honnête ? C'est ce que semblent considérer les journalistes d'Envoyé Spécial, qui ont consacré un reportage d'une demi-heure à ce quartier, suscitant de vives réactions au sein de la vie grenobloise, ainsi qu'une première pétition lancée par des habitants du quartier et une deuxième par la municipalité.

Mené par une journaliste en « immersion », ce reportage suit d'abord une patrouille de police qu'un groupe de jeunes caillasse allègrement, entraînant une course-poursuite du meilleur effet télévisuellement parlant. « C'est une guerre de territoire, ici ? » demande l'un des journalistes, et le policier, essoufflé, pris dans le feu de l'action, d’acquiescer tout naturellement. Le ton est donné : dans ce reportage, il sera presque toujours question de suggérer aux personnes ce qu'elles doivent dire.

Mais il n'est pas besoin d'aller aussi loin pour susciter l’événement propice à un bon programme de prime-time. La caméra seule y suffit amplement. La journaliste se targue de ne pas avoir usé de la caméra cachée, et c'est tout à son honneur, mais elle occulte totalement le rôle que la présence d'une caméra va jouer dans le déroulement même de ce qu'elle filme. Dans un quartier que la presse dépeint depuis des années comme une irrécupérable cour des miracles, où les propos des habitants sont constamment déformés et caricaturés, il ne faut pas s'étonner que l'on puisse réagir vivement lorsqu'une équipe de télévision vous filme avec insistance. Et ce n'est pas avec Envoyé Spécial que cela va changer.

Quand elle n'attise pas les colères, la caméra suffit à exciter les egos. Aurait-on droit aux mêmes rodomontades de quartier si le micro n'était pas branché ? Ce jeune homme noir que l'on voit caillasser la fenêtre d'un riverain excédé aurait-il à ce point perdu tout contrôle sans une équipe de journalistes le filmant en train d'accomplir cette agression ? On constatera en tout cas qu'aussi « incontrôlable » soit le « jeune Angolais », il ne lui vient pas à l'idée de s'en prendre aux reporters se trouvant à moins de deux mètres de lui. Certains incontrôlés ont le sens de la maîtrise...

A cela s'ajoute les trames musicales larmoyantes de bon aloi, pour accentuer l'aspect dramatique de certains témoignages, des coupes dans les entretiens presque suspectes, et des interprétations qui ne le sont pas moins. Un des jeunes interrogés s'exclame : « Moi ça fait trente-deux ans que j'habite là, et franchement, pour vous dire la vérité, je me sens bien ! » et suggère à ceux qui n'aiment pas habiter à la Villeneuve de déménager. Une « provocation », conclut la journaliste, qui trouve visiblement choquant que l'on puisse aimer son quartier.

Faut-il faire de l'angélisme ? Non, bien sûr que non. On ne peut pas nier la violence, les incivilités quotidiennes ou le trafic de drogue. On peut juste s'étonner de ce portrait à charge d'un quartier désigné comme un « rêve brisé », « secoué par la violence » et dont le collège ressemble à une « soucoupe volante ». S'étonner que toutes les initiatives populaires soient gommées du paysage, que tous les jeunes soient désignés comme des voyous potentiels quand eux-mêmes expliquent avoir pour ambition première de trouver du travail, que les personnes âgées soient présentées comme des victimes en puissance quand elles revendiquent leur amour pour leur quartier.

S'étonner, enfin, que la Villeneuve soit présentée comme une enclave sauvage au sein de la civilisation, tenue par des hordes de délinquants, et dont la population raciste chasse à coups de pierres les Roms essayant de s'y installer. Au-delà de l'aspect déontologique qui mériterait d'être discuté, ce reportage apparaît surtout comme une condamnation, morale et physique, de tout un quartier et de ses habitants.

Ce n'est pas forcément bien envoyé, mais c'est effectivement très spécial.

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