« Avez-vous compris la question ? » demandent les jeunes. « Non ! » répondent, catégoriques les adultes. Le ton est donné : la nouvelle chanson des Enfoirés, « Toute la vie », est une catastrophe.

Le complexe de la Rolex

« À vous de jouer, mais faudrait vous bouger ! ». Voilà le message à retenir de la nouvelle chanson des Enfoirés, dialogue imaginaire entre des adultes confortablement installés et des jeunes gens se plaignant de l'avenir sombre que la société leur réserve.

Jean-Jacques Goldman, ex-jeune plein de désinvolture, signe ici une chanson que chacun s'accorde à qualifier de parfaitement réactionnaire. Difficile de donner tort au flot de critiques qui accueille l'hymne des Restos du Coeur version 2015 : son texte est une telle accumulation de clichés sur la jeunesse qu'il en frôle le sabotage organisé.

Les jeunes se plaignent ? « Chômage, violence, SIDA » ? Les quinquagénaires ou sexagénaires les renvoient dans les cordes sans la moindre hésitation : « tout ce qu'on a, il a fallu le gagner ». Le rapport n'est pas évident, mais c'est le seul message que les Enfoirés voudront bien délivrer à ces jeunes pleurnichards qui ont « toute la vie », ce qui est « une chance inouïe ».

 

 

Le temps ne fait rien à l'affaire

Ainsi, tout au long de cette chanson, nous assistons à une étonnante leçon de morale adressée à des jeunes qui devraient, du seul fait de leur jeunesse, n'exprimer aucune inquiétude, ne se plaindre de rien, ne rien revendiquer et, surtout, ne rien reprocher à ses aînés. « Vous avez raté, dépensé, pollué » chantent les jeunes. « Je rêve ou tu es en train de fumer ? » leur rétorque-t-on. Ce qui n'a rien à voir. Du tout.

Le dialogue de sourd ainsi orchestré par Jean-Jacques Goldman relève du malsain. En faisant les questions et les réponses, en mettant dans la bouche des jeunes les clichés qu'il se fait d'une génération qu'il ne connaît visiblement pas, l'ancien « non homologué » rend surtout sans le vouloir un vibrant hommage au Beauf de Cabu dont il reprend allègrement la rhétorique. Sa génération n'a rien à se reprocher, que la suivante se débrouille.

Et l'on se demande alors ce qu'il reste de Coluche dans toute cette histoire. Coluche qui annonçait, en introduction à sa chanson « Quand je serai grand » : « Mon grand-père était un vieux monsieur qui avait des idées sur la jeunesse, mais n'avait plus la jeunesse depuis longtemps, et qui voulait absolument nous les coller de force, et nous on en voulait pas ! » — Coluche encore qui donnait comme conseil à un nourrisson : « sois fainéant, tu vivras content ! »

 

 

La charité vient en chantant

Peut-être devrait-on rappeler aux Enfoirés qu'ils chantent pour les Restos du Coeur, une association qui vient en aide aux démunis, aux blessés de la vie, aux précaires. À toute une population que des discours – similaires à celui porté par cette chanson – stigmatisent à longueur d'année. Une population que l'on traite d'assistée, à qui l'on reproche son manque d'énergie, sur l'air d'un « aide-toi, le ciel t'aidera » aussi irresponsable qu'incohérent.

Rappeler aussi que les jeunes – étudiants ou non – sont de plus en plus nombreux parmi les bénéficiaires des Restos du Coeur. Ceux-ci seront probablement ravis de se voir culpabilisés par une chanson qui les présente comme une petite foule de geignards peureux, confits de matérialisme et d'ingratitude face à leur si précieuse jeunesse.

Ce vendredi, le site des Restos du Coeur a mis en ligne une lettre laconique de Jean-Jacques Goldman, dans laquelle le chanteur répond aux critiques qui lui sont adressées, tout en s'écartant de la ligne de défense jusqu'ici adoptée par la communication officielle des Enfoirés. « Les Enfoirés jouent le rôle des adultes qui répondent (aux adolescents) comme trop souvent : en se dédouanant et avec mauvaise foi, mais en espérant qu'ils feront mieux », écrit-il. Confirmant le monumental ratage que représente sa chanson, qui relève soit de l'immaturité politique poussée à son paroxysme, soit de la démonstration inaudible sans son explication de texte.

Pendant ce temps, sur le terrain, des bénévoles se dévouent à perpétuer l'esprit des Restos, sans jugement, sans morgue et sans mépris. Confrontés à la réalité des faits, ils n'ont pas le loisir de se complaire dans des caricatures faciles et des raccourcis coupables. Peut-être que ce sont eux, vraiment, les Enfoirés ? Et pas, comme il se dit sur la Toile, ces « millionnaires qui demandent à des smicards de donner de l'argent pour les rmistes ».

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