Les Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs (RERS) existent maintenant en France depuis une quarantaine d’années. Pour en savoir plus sur cette question, nous sommes ainsi allés à la rencontre de Jean-Pierre Diouloufet, animateur au centre social Vieux Temple de Grenoble.

Le Bon Plan : Depuis combien de temps êtes-vous en charge de ce réseau ?

Jean-Pierre Diouloufet : Je m’occupe de ce RERS depuis 1999. Il y a deux ans, j’ai également mis en place celui du centre social de la Capuche. Ce dernier fonctionnant bien, je suis revenu à plein temps à Vieux Temple. On doit en effet ici s’occuper de plus de 200 personnes, de leur trouver de nouvelles activités, des choses qui leur plaisent. Dans le but de développer encore et toujours ce réseau.

Quelle est l’origine de ces RERS ?

Ce n’est pas une idée qui est tombée du ciel. En 1970, une institutrice, Claire Heber-Suffrin, avait une petite classe dans la banlieue parisienne. Pour aider les enfants en difficulté, elle se tourna, non pas vers des adultes, mais vers des élèves de la classe supérieure. Le résultat fut satisfaisant et elle se demanda : ces enfants qui ont reçu quelque chose, ne-pourraient-ils pas le rendre à leur façon ? Et de quelle manière ? Tout simplement avec leurs propres connaissances. Par la suite, avec son mari, qui était alors adjoint à la mairie d’Evry, ils étendirent leur réflexion et se projetèrent en se décidant d’appliquer ce principe aux adultes. L’idée était née.

Ce principe, justement, en quoi consiste-t-il ?

Le concept, c’est que tout le monde, quelle que soit son origine, quel que soit son niveau social, possède d’une manière ou d’une autre des savoirs. De la personne qui n’a jamais été à l’école à celle qui est bardée de diplômes. Ces savoirs, on les aime, on est capable et on a envie de les transmettre, à des gens qui ont eux envie de les acquérir. Dans le même temps, on souhaite également apprendre de nouvelles choses en retour, des connaissances qui nous manquent ou que l’on voudrait perfectionner. On va donc s’adresser à ces personnes en face de nous : on voudrait bien qu’on nous enseigne ceci, en contrepartie de ce qu’on vient de donner. Le principe est au final très simple : je donne ce que je sais et je reçois ce que j’ai envie d’apprendre. Il n’y pas de rapport d’argent. C’est un système de troc. Mais un troc de savoirs, un échange intellectuel. Tous les savoirs se valent et l’idée est de mettre le savoir à la portée de tout le monde. Par exemple, une personne originaire d’un autre pays va vouloir apprendre le français. C’est un processus qui prend du temps. En échange, elle peut donc pouvoir apporter différents éléments de sa propre culture. C’est-à-dire son bien culturel, sa propriété de la connaissance, qui peuvent être inconnus de la plupart des gens. Et, pour elle, ces savoirs ont autant d’importance que résoudre des équations mathématiques chez certains.

Qui trouve-t-on dans ces réseaux ?

Suivant le quartier où se trouve le réseau d’échanges, la composition sociale du RERS va bien évidemment être différente. La configuration n’est bien sûr pas la même selon que vous soyez à Meylan ou à la Villeneuve. En ce qui concerne le Vieux Temple, on est à la fois face à des classes moyennes-supérieures (quartier de l’Ile Verte) et à des classes populaires (quartier de l’Alma). Ceci étant, comme la plupart de nos activités se déroulent la journée, on a plutôt à faire un public qui ne travaille pas (demandeurs d’emploi, retraités, étudiants). Pour certains, en grande difficulté sociale ou autre, ce réseau est une sorte de thérapie. Se sentant souvent mis à l’écart de la société, ce réseau leur permet de rencontrer de nouvelles personnes. Surtout, ce type de public est plein de ressources culturelles. Les mettre dans cet environnement ouvert, c’est restaurer chez eux d’abord une certaine dignité, ce qui est fondamental. On arrive ainsi à obtenir de très bons résultats avec eux. On propose également du soutien scolaire à une trentaine d’enfants, principalement issus du primaire et du collège, avec une particularité : les intervenants se rendent chez la famille de l’enfant, pour une meilleure immersion.

Comment faire pour intégrer ce réseau ?

Tout d’abord, quand une nouvelle personne arrive, on lui explique la philosophie et le principe de ce type de réseau. Ensuite, une fois qu’elle adhère à cette idée, on lui demande quel type de compétence elle pourrait apporter aux autres. Une chose importante : on ne réclame pas de justificatifs ou de diplômes, on fait naturellement confiance. Enfin, on se renseigne sur ses besoins en terme de connaissances. On évalue donc deux-trois savoirs que chaque personne peut donner et deux-trois enseignements qu’elle peut recevoir, de manière à formaliser une offre, selon les contraintes de temps ou de disponibilité. Encore une fois, l’important, c’est la réciprocité, tous les savoirs sont égaux. Il n’y a aucune hiérarchie. Même si, bien entendu, certains sont plus fédérateurs que d’autres, comme la cuisine par exemple. Néanmoins, la palette de savoirs proposés est assez large, le public n’est pas uniforme, par conséquent, on doit pouvoir s’adapter à la demande. Il faut par ailleurs souligner que la plupart des gens qui viennent ici le font car ils se sentent isolés. Ils sont seuls, ils ont besoin de retrouver des repères. L’idée est véritablement de restaurer du lien social. Retrouver quelque chose de simple : dire bonjour à des personnes, respecter un horaire de cours, une certaine discipline. Les remettre en route, les faire goûter de nouveau à une vie sociale.

Quel bilan en tirez-vous  ?

Ce qui est positif, c’est de voir que beaucoup de personnes qui sont passées par ici, en arrivant un peu « cabossés », sont repartis en meilleur état et sont même devenus des animateurs d’activité. De plus, ces réseaux sont en pleine expansion. Au début, seul le centre social du Vieux Temple proposait ce type de services. Cela fait déjà vingt-deux ans que cela existe. Petit à petit, d’autres structures s’y sont progressivement mises et on a maintenant six réseaux à Grenoble. C’est donc une preuve de la réussite de ces services. Et de leur utilité. C’est pourquoi, à l’avenir, on va mettre en place un outil, une base de données, pour permettre de connaître précisément ce que chaque réseau propose, afin de pouvoir mieux renseigner le public demandeur, qui représente sur Grenoble environ un millier de personnes.

Existe-t-il tout de même certains obstacles ?

Oui, effectivement. La principale difficulté, c’est que rien n’est jamais acquis. Il faut toujours remotiver les troupes. Ce n’est pas toujours facile. Car, même si on est dans le cadre d’un réseau d’échanges de savoirs, de connaissances, on reste avant tout un service social. On est toujours dans la solidarité, dans l’entraide. Il ne faut jamais l’oublier.

Qu’est-ce qui vous attire dans ce principe finalement ?

Ce qui me plaît dans ces réseaux, c’est ce contact. Ce qui m’a toujours plu d’ailleurs, tout au long de ma carrière professionnelle. J’apprécie cette idée de s’adresser de la même façon à tout le monde, quel que soit le public. Sentir ce que les gens souhaitent, ce qu’ils désirent. Ce qui me fait par ailleurs plaisir, c’est de savoir que les personnes de ce réseau me considèrent comme un simple membre, et non pas comme un animateur placé au-dessus d’eux, sur une sorte de piédestal. C’est ma plus grande réussite, cet aspect égalitaire. Aucun membre ne prend de posture professorale par rapport aux autres. On casse un peu toutes les hiérarchies sociales, toutes les barrières. Bien souvent, on associe l’image de celui qui travaille à celui qui sait, et celle de celui qui ne travaille pas à celui qui ne sait pas. Ce n’est pas le cas ici. On offre un regard neuf sur le lien réussite professionnelle/connaissance. On a tous quelque chose à offrir, à apporter, et pour ceux qui se trouvent en situation de grande précarité par exemple, c’est une petite révolution de s’en rendre compte. Mettre le savoir à la portée de tout le monde.

 

(propos recueillis par Brice Tollemer)

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